À mes amis du landerneau politique sénégalais
Il y a quelque chose qui me préoccupe profondément dans l’évolution de notre vie politique.
Ce n’est pas seulement la violence des débats.
Ce n’est pas seulement la brutalité des accusations.
Ce n’est pas seulement l’insulte devenue parfois un mode ordinaire de communication politique.
C’est quelque chose de plus grave : la perte progressive du sens de la mesure, de la mémoire, de la parole donnée et, surtout, du sens de l’intérêt général.
Les régimes passent. Les hommes changent de fonction. Les majorités se renversent. Les alliances se font et se défont.
Mais les pratiques, elles, semblent avoir la vie dure.
Hier, on était ensemble. On partageait des combats, des convictions, des repas, des confidences, parfois même des secrets. On se témoignait confiance, respect et fidélité.
Puis vient une divergence politique.
Et soudain, celui qui était hier un frère de combat devient un adversaire à abattre.
Celui dont on vantait hier les qualités devient aujourd’hui le symbole de tous les maux.
Celui à qui l’on confiait hier ses secrets devient celui dont on révèle aujourd’hui les confidences.
Celui avec qui l’on partageait hier une vision devient brusquement un homme sans valeur, sans mérite, sans vertu.
Comme si la divergence politique avait le pouvoir magique d’effacer l’histoire.
C’est là que je m’interroge.
Depuis quand une divergence politique autorise-t-elle l’humiliation ?
Depuis quand un désaccord transforme-t-il l’ancien compagnon en ennemi personnel ?
Depuis quand l’ambition politique donne-t-elle le droit de piétiner l’amitié, la fraternité, la loyauté et la dignité ?
Nous avons peut-être oublié une chose essentielle : la politique est une confrontation d’idées ; elle ne devrait jamais devenir une guerre de destruction des personnes.
Quand l’adversaire devient un ennemi
George Orwell avait compris, bien avant nous, le rapport dangereux entre la dégradation du langage et la dégradation de la pensée politique.
Lorsqu’un responsable politique ne trouve plus d’arguments, il lui reste souvent les mots.
Alors commencent les grands mots.
Traître.
Voleur.
Corrompu.
Manipulateur.
Incompétent.
Vendue.
Menteur.
Magouilleur.
Puis viennent les insinuations, les accusations, les révélations opportunistes, les confidences sorties de leur contexte et parfois les secrets que l’on avait juré de garder.
La parole politique devient alors une arme.
Et lorsqu’une société politique en arrive à ce stade, il faut avoir le courage de se demander : que reste-t-il de la politique ?
Orwell observait que le langage politique peut devenir suffisamment vague et déformé pour dissimuler la réalité plutôt que la décrire. Il rappelait également que lorsque la pensée se corrompt, le langage finit par se corrompre à son tour et inversement.
Notre problème n’est donc pas simplement que certains parlent mal.
Notre problème est que certains finissent par penser politiquement mal parce qu’ils ont accepté de faire de la mauvaise foi une méthode.
La politique ne peut pas être une banque de comptes personnels
Il faut le dire avec beaucoup de franchise.
Une alliance politique qui naît exclusivement de l’intérêt personnel n’est pas une alliance politique.
C’est une transaction.
Une coalition construite uniquement autour de postes, de privilèges, d’accès aux ressources publiques ou d’intérêts financiers n’est pas un projet de société.
C’est un marché.
Et lorsque le marché devient plus important que la conviction, la politique cesse progressivement d’être un service public pour devenir une entreprise privée.
On se rapproche parce qu’on a besoin l’un de l’autre.
On se sépare lorsque l’intérêt change.
On attaque celui qui ne peut plus servir.
On défend celui qui peut encore ouvrir une porte.
On dénonce hier ce que l’on défendait avant-hier.
On célèbre aujourd’hui celui que l’on insultait hier.
Et demain, on recommencera avec quelqu’un d’autre.
À ce rythme, la politique devient une succession de calculs personnels, avec le peuple comme simple spectateur.
Le peuple vote ; certains calculent.
Le peuple espère ; certains négocient.
Le peuple souffre ; certains se positionnent.
Et pendant ce temps, chacun prétend agir au nom du Sénégal.
Mais le Sénégal attend autre chose
Pendant que nous nous disputons nos ego, le pays réel continue de nous regarder.
Des enfants apprennent encore dans des conditions indignes.
Des écoles vivent avec des abris provisoires.
Des familles renoncent à certains soins parce que la qualité médicale coûte trop cher.
Des ménages éprouvent de plus en plus de difficultés à se nourrir correctement.
Le logement devient inaccessible pour une partie croissante de la population.
Les jeunes cherchent un avenir.
Les travailleurs cherchent de la stabilité.
Les entrepreneurs cherchent un environnement favorable.
Les territoires cherchent des infrastructures et des opportunités.
Les familles cherchent simplement à vivre dignement.
Et nous ?
Nous consacrons parfois une énergie extraordinaire à savoir qui a dit quoi sur qui.
Nous transformons les réseaux sociaux en tribunaux.
Nous transformons les conférences de presse en règlements de comptes.
Nous transformons les divergences en guerres personnelles.
Nous transformons les anciennes amitiés en dossiers à charge.
Pendant que le peuple attend des solutions, nous lui offrons des querelles.
Voilà le véritable scandale.
Une question devrait pourtant nous obséder
À quoi sert de gagner une bataille politique si, pour la gagner, nous détruisons tout ce qui pouvait encore nous réunir ?
À quoi sert d’avoir raison aujourd’hui si demain nous devons vivre dans les ruines de nos relations ?
À quoi sert de vaincre politiquement un ancien compagnon si nous devons un jour lui demander de nous aider à construire le pays ?
La politique est faite de cycles.
Les majorités changent.
Les gouvernements changent.
Les rapports de force changent.
L’homme politique qui croit que son pouvoir est éternel se trompe.
Il y aura toujours un lendemain.
Et le lendemain a cette étrange capacité de remettre les hommes à leur place.
Celui qui gouverne aujourd’hui sera peut-être dans l’opposition demain.
Celui qui critique aujourd’hui sera peut-être responsable demain.
Celui qui insulte aujourd’hui aura peut-être besoin demain de la main de celui qu’il humilie.
Voilà pourquoi la prudence, la dignité et la mémoire devraient être des vertus politiques.
Nous devons réhabiliter la morale en politique
Je sais que certains diront : « La politique n’est pas faite pour les sentiments. »
C’est vrai.
La politique n’est pas une affaire de sentiments.
Mais elle ne peut pas être une affaire d’absence totale de morale.
On ne fait pas de la politique avec seulement de la morale.
Mais on ne peut pas faire durablement de la politique sans morale.
La morale politique ne signifie pas être naïf.
Elle signifie savoir qu’il existe des limites que l’ambition ne doit pas franchir.
Elle signifie ne pas utiliser contre un ancien ami une confidence qu’il vous a faite lorsqu’il vous faisait confiance.
Elle signifie ne pas transformer une divergence en procès moral.
Elle signifie reconnaître les qualités de son adversaire lorsqu’elles existent.
Elle signifie savoir dire : « Je ne suis pas d’accord avec toi » sans nécessairement dire : « Tu es un homme mauvais. »
La démocratie a besoin d’adversaires. Elle n’a pas besoin d’ennemis personnels.
À mes amis politiques
Je vous le dis avec affection, mais aussi avec une certaine gravité.
Nous devons sortir de cette politique où les alliances se font et se défont au gré des intérêts individuels.
Nous devons sortir de cette politique où la proximité avec le pouvoir devient une finalité.
Nous devons sortir de cette politique où le compte bancaire finit par devenir le véritable programme politique.
Nous devons sortir de cette politique où l’on mesure la valeur d’un homme à sa capacité à distribuer des avantages.
Nous devons sortir de cette politique où l’on confond fidélité à une personne et fidélité à une conviction.
Et surtout, nous devons cesser de croire que le peuple ne voit rien.
Le peuple voit.
Il observe les rapprochements.
Il observe les ruptures.
Il observe ceux qui changent de discours lorsque changent les circonstances.
Il observe ceux qui deviennent subitement vertueux lorsqu’ils sont dans l’opposition et qui deviennent silencieux lorsqu’ils accèdent aux responsabilités.
Il observe ceux qui dénoncent les privilèges des autres tout en recherchant les leurs.
Il observe.
Et il finira toujours par juger.
La politique devrait laisser des ponts derrière elle
Je rêve d’une classe politique capable de se combattre sur les idées sans se détruire sur le plan humain.
Une classe politique capable de se dire :
« Nous ne sommes pas d’accord aujourd’hui, mais nous nous respecterons demain. »
Une classe politique capable de préserver les ponts.
Parce que le Sénégal appartient à tous.
Parce qu’aucun homme politique ne possède le pays.
Parce qu’aucune génération politique n’est propriétaire de l’avenir.
Parce que nous ne savons jamais qui sera notre adversaire aujourd’hui et notre partenaire demain.
Et surtout parce qu’après nos carrières politiques, il restera un pays à transmettre à nos enfants.
Le véritable courage politique
Le véritable courage politique n’est pas d’insulter plus fort que son adversaire.
Ce n’est pas de révéler davantage de secrets.
Ce n’est pas de salir plus vite.
Ce n’est pas d’humilier publiquement celui avec qui l’on partageait hier les mêmes combats.
Le véritable courage, c’est de pouvoir dire :
« Je suis en désaccord avec toi, mais je ne te déshumaniserai pas. »
« Je combattrai ton projet, mais je ne détruirai pas ton honneur. »
« Je dénoncerai ce qui doit l’être, mais je ne fabriquerai pas des accusations pour avoir raison. »
« Je pourrai quitter ton camp sans réécrire notre histoire. »
Voilà, à mes yeux, la véritable grandeur politique.
Et finalement…
Mes chers amis du landerneau politique,
nous avons suffisamment de talent pour nous diviser.
Nous avons suffisamment d’intelligence pour trouver des raisons de nous combattre.
Nous avons suffisamment d’ambition pour vouloir tous avoir raison.
Mais le Sénégal a surtout besoin que nous ayons raison ensemble sur l’essentiel.
L’essentiel, ce n’est pas notre ego.
Ce n’est pas notre poste.
Ce n’est pas notre compte bancaire.
Ce n’est pas notre proximité avec le pouvoir.
Ce n’est même pas notre victoire personnelle.
L’essentiel, c’est le Sénégal.
Et si notre passage en politique ne laisse derrière nous que des rancœurs, des insultes, des trahisons, des comptes à régler et des intérêts personnels satisfaits, alors nous aurons peut-être gagné des batailles politiques.
Mais nous aurons perdu l’essentiel.
Nous aurons perdu le sens de la politique.
Et l’histoire est impitoyable avec ceux qui ont confondu le service du peuple avec le service d’eux-mêmes.
À méditer.
Souleymane Boun Daouda DIOP
Ancien Conseiller municipal de la Commune de Fann-Point E-Amitié,
Ancien responsable des élèves et étudiants de la Ligue Communiste des Travailleurs
Share this content:
