La Fédération Sénégalaise de Football a désormais tranché : Patrick Vieira est le nouveau sélectionneur de l’équipe nationale A du Sénégal.
Le choix était annoncé depuis plusieurs jours. Il est désormais officiel. L’ancien champion du monde 1998 et champion d’Europe 2000, né à Dakar, succède à Pape Thiaw après l’élimination du Sénégal en huitièmes de finale de la Coupe du monde 2026.
Patrick Vieira arrive avec une expérience exceptionnelle de joueur de très haut niveau et plusieurs expériences d’entraîneur en Europe. Mais il présente également une particularité importante : il s’agit de sa première expérience à la tête d’une sélection nationale.
C’est précisément pour cette raison qu’il faut éviter deux excès : l’enthousiasme béat lié au recrutement d’un grand nom et le procès prématuré du choix fédéral.
Je préfère regarder cette décision sous l’angle de la gouvernance, du management et de la performance sportive.
Et de ce point de vue, ma position est claire :
Quelle que soit la position des uns et des autres sur le choix de Patrick Vieira, il faut reconnaître qu’il s’agit d’un choix défendable, avec des arguments solides à l’appui. Mais Patrick Vieira, comme tout autre entraîneur, ne peut à lui seul constituer le projet du football sénégalais ni porter seul l’ambition sportive nationale.
Le véritable enjeu commence donc maintenant.
LE JOUEUR EXCEPTIONNEL ET L’ENTRAÎNEUR QUELCONQUE
À mon avis, il serait injuste de réduire Patrick Vieira à son immense carrière de joueur.
Son parcours international est exceptionnel. Champion du monde en 1998, champion d’Europe en 2000, ancien capitaine de l’équipe de France et figure majeure d’Arsenal, il appartient à une génération qui connaît intimement les exigences du très haut niveau.
Mais il faut surtout regarder ce qu’il a construit depuis sa reconversion.
Il a travaillé dans plusieurs environnements footballistiques, notamment au New York City FC, à Nice, à Crystal Palace, à Strasbourg et au Genoa. Cette diversité lui a permis de connaître différentes cultures de football, différents contextes économiques, différents modes de fonctionnement et différents types de vestiaires.
Cette expérience constitue potentiellement un véritable avantage pour le Sénégal.
Elle ne doit cependant pas être idéalisée.
Son parcours d’entraîneur est beaucoup moins incontestable que son parcours de joueur. Il a connu des réussites, mais également des périodes plus difficiles, des changements de clubs et des contextes dans lesquels les résultats n’ont pas toujours répondu aux attentes.
C’est précisément pour cette raison que je considère que le Sénégal ne doit pas seulement recruter le champion du monde Patrick Vieira. Il doit surtout construire un projet autour de l’entraîneur Patrick Vieira.
Les dirigeants fédéraux disposent de la légitimité et de la responsabilité pour nommer le sélectionneur national. Ils ont fait leur choix.
Il reste maintenant à définir clairement le projet de performance, en s’appuyant sur les atouts de Vieira et sur les orientations stratégiques du football sénégalais.
CE QUE PATRICK VIEIRA PEUT APPORTER AUX LIONS
Les apports potentiels de Patrick Vieira à l’équipe nationale du Sénégal et, plus largement, au football sénégalais sont nombreux.
J’en retiendrai trois.
1. Une culture du très haut niveau
Patrick Vieira sait ce que signifie gagner au plus haut niveau.
Il connaît la pression, l’exigence de la compétition internationale et la responsabilité de porter les attentes d’un grand public.
Cette culture peut être précieuse pour une sélection sénégalaise qui a désormais dépassé le stade de la simple participation aux grandes compétitions.
Le Sénégal doit être une nation qui se qualifie régulièrement, se maintient au plus haut niveau et se donne les moyens de gagner les grandes compétitions africaines et de progresser durablement sur la scène mondiale.
Vieira peut contribuer à installer cette exigence.
2. Une nouvelle impulsion technique
Chaque nouveau sélectionneur doit apporter un regard nouveau.
Le Sénégal dispose d’un réservoir de joueurs de grande qualité et d’une génération qui continue de se renouveler.
Patrick Vieira peut apporter de nouvelles idées dans :
• l’organisation du jeu ;
• l’animation offensive ;
• les transitions ;
• l’utilisation des profils disponibles ;
• la préparation tactique des rencontres ;
• la gestion des différents temps du match ;
• l’intégration progressive des jeunes talents.
Mais là encore, une condition me paraît essentielle :
Vieira ne doit pas faire table rase du passé.
Et il ne faut pas lui demander de le faire.
Le Sénégal possède une identité footballistique.
Il possède une culture de la compétition.
Il possède des cadres expérimentés.
Il possède une expérience récente du très haut niveau.
Il possède des acquis qu’il serait contre-productif de remettre en cause par principe.
Le rôle du nouvel entraîneur doit être de faire évoluer cette identité, de la moderniser et de la renforcer, et non de la détruire pour imposer à tout prix une philosophie personnelle.
3. Une capacité potentielle à gérer les fortes personnalités
Une équipe nationale n’est pas un club.
C’est un point fondamental.
Dans un club, l’entraîneur travaille quotidiennement avec ses joueurs. Dans une sélection nationale, il ne dispose que de quelques jours pour construire ou maintenir un collectif.
Il doit gérer des joueurs évoluant dans différents clubs et différents championnats, avec des statuts, des habitudes de travail et parfois des ambitions individuelles différents.
Il doit également gérer les cadres, les nouveaux joueurs, les titulaires, les remplaçants et les jeunes.
Le vécu de Patrick Vieira comme joueur de très haut niveau peut constituer ici un atout.
Mais cette compétence humaine devra être accompagnée d’une véritable organisation du management de la performance.
Car l’expérience individuelle du sélectionneur ne suffit pas à créer, à elle seule, un environnement performant.
LE VRAI SUJET : L’ENVIRONNEMENT DE PERFORMANCE
C’est ici que je voudrais déplacer le débat.
Nous parlons beaucoup du sélectionneur.
Nous ne parlons pas suffisamment de l’environnement dans lequel nous allons le placer.
Or, dans le management sportif moderne, la performance d’un entraîneur dépend aussi, dans une mesure importante, du système qui l’entoure.
On peut recruter un excellent entraîneur.
Mais si :
• les objectifs ne sont pas clairement définis ;
• les responsabilités sont confuses ;
• les moyens ne suivent pas les ambitions ;
• la préparation est insuffisante ;
• la coordination technique est défaillante ;
• les relations entre les acteurs sont mal organisées ;
• les joueurs ne sont pas suffisamment accompagnés ;
• les outils d’analyse de la performance sont insuffisants ;
• la gouvernance interfère dans les responsabilités techniques ;
alors, quelles que soient les qualités du sélectionneur, celui-ci finira par rencontrer des difficultés.
C’est pourquoi un principe doit être clairement posé :
«Le sélectionneur est le chef de la performance sportive sur le terrain, mais il n’est pas le seul responsable de l’environnement de performance.»
Le résultat d’une équipe nationale est toujours la conséquence d’un ensemble de facteurs : qualité technique, préparation, organisation, ressources humaines, données, médecine sportive, logistique, gouvernance et continuité du projet.
LA FSF : GOUVERNER, ORGANISER ET GARANTIR LE CADRE DE PERFORMANCE
La Fédération Sénégalaise de Football est naturellement au cœur du dispositif.
C’est elle qui doit porter le projet de l’équipe nationale, définir les objectifs, contractualiser avec le sélectionneur, organiser les moyens et évaluer les résultats.
Elle doit donc passer d’une logique de recrutement d’un sélectionneur à une logique de management d’un projet de performance.
La nuance est fondamentale.
La question ne devrait pas être seulement :
Combien allons-nous payer Patrick Vieira ?
La véritable question est :
Quel système de performance allons-nous mettre à la disposition de Patrick Vieira pour atteindre les résultats que nous attendons de lui ? »»
C’est à cette question que la FSF devra désormais répondre.
LA DTN : LE LIEN ENTRE LE PRÉSENT ET L’AVENIR
À mon sens, c’est probablement l’un des dossiers les plus importants.
La Direction Technique Nationale ne doit pas être considérée comme une structure périphérique autour de l’équipe nationale A.
Elle constitue un élément structurant du développement technique du football sénégalais.
Ses missions, notamment en matière de coordination des équipes nationales, de formation et de suivi des cadres, d’élaboration du plan de développement technique et de supervision technique, lui donnent une responsabilité majeure dans la construction de la performance à long terme.
Il faut donc établir une relation intelligente et clairement définie entre Patrick Vieira et la DTN.
Le sélectionneur doit disposer de son autonomie technique dans la conduite de l’équipe nationale A.
Mais cette autonomie doit s’inscrire dans une politique technique nationale cohérente.
La DTN doit assurer la continuité entre :
la formation → les sélections de jeunes → l’équipe nationale A → le renouvellement générationnel.
C’est ainsi que l’on construit une véritable politique de haute performance.
LA FÉDÉRATION DOIT GOUVERNER ; LE TECHNICIEN DOIT ENTRAÎNER
Cette formule résume, à mon sens, l’un des principes fondamentaux de la gouvernance sportive moderne.
La Fédération doit :
• définir le cadre ;
• fixer les objectifs ;
• contractualiser ;
• mobiliser les moyens ;
• sécuriser l’environnement ;
• évaluer les résultats.
Le sélectionneur doit :
• sélectionner ;
• entraîner ;
• préparer ;
• décider sur le plan technique ;
• gérer le groupe ;
• assumer les résultats sportifs.
La DTN doit :
• assurer la cohérence technique ;
• coordonner les différentes sélections ;
• contribuer à la formation des cadres ;
• assurer la continuité du projet sportif ;
• accompagner le développement technique national.
L’État doit :
• créer les conditions générales permettant au système sportif de fonctionner ;
• accompagner les politiques publiques de développement du football ;
• contribuer à la mise en place des infrastructures et des conditions favorables à la haute performance.
Lorsque chacun reste dans son rôle, la performance devient beaucoup plus probable.
VIEIRA DOIT RECEVOIR UNE VÉRITABLE LETTRE DE MISSION
C’est, à mon sens, l’une des clés de la réussite.
Un contrat de quatre ans, si cette durée est confirmée, ne doit pas être seulement un contrat de travail.
Il doit être accompagné d’une véritable lettre de mission et d’un contrat de performance, avec des objectifs à court, moyen et long terme.
À court terme
Il s’agira notamment de :
• reconstruire la dynamique de la sélection ;
• réussir les prochaines échéances internationales ;
• installer progressivement une identité de jeu ;
• stabiliser le groupe ;
• créer un environnement de travail performant.
À moyen terme
Il faudra :
• être pleinement compétitif à la CAN 2027 ;
• intégrer progressivement de nouveaux talents ;
• améliorer la qualité du jeu ;
• renforcer la profondeur de l’effectif ;
• préparer le renouvellement générationnel.
À long terme
L’ambition devra être de :
• préparer la génération 2030 ;
• maintenir le Sénégal parmi les grandes nations africaines ;
• construire une continuité entre les différentes sélections ;
• installer la performance dans la durée ;
• faire du football sénégalais une organisation durablement compétitive.
Il faudra également définir des indicateurs de performance sportifs, techniques et organisationnels, et ne pas attendre le résultat d’une compétition pour évaluer le travail du sélectionneur.
IL FAUDRA AUSSI ÉVALUER LE COÛT GLOBAL DU PROJET
Le débat public risque naturellement de se concentrer sur le salaire de Patrick Vieira.
Ce serait réducteur.
Le véritable coût d’un projet de sélection nationale comprend notamment :
• le salaire du sélectionneur ;
• son staff ;
• la préparation des rencontres ;
• les déplacements ;
• les stages ;
• l’analyse de la performance ;
• la médecine sportive ;
• la récupération ;
• la data et l’analyse vidéo ;
• la logistique ;
• les infrastructures ;
• l’accompagnement administratif et organisationnel.
Il faut donc raisonner en termes d’investissement global dans la performance, et non uniquement en termes de salaire du sélectionneur.
La question pertinente n’est pas seulement :
Combien coûte Patrick Vieira ?
Mais plutôt :
Quel retour sportif, institutionnel et durable attendons-nous de l’investissement consenti ?
C’est une approche beaucoup plus pertinente du management de la haute performance.
NE PAS CONFONDRE PRESTIGE ET PERFORMANCE
Le recrutement de Patrick Vieira peut avoir un effet positif sur l’image internationale du Sénégal.
Mais il faut éviter de confondre rayonnement et performance.
Un grand nom attire les médias.
Un grand projet produit des résultats.
Et les deux ne sont pas automatiquement liés.
La responsabilité de la Fédération sera donc de transformer l’effet d’image du recrutement en véritable capital de performance.
Cela suppose une stratégie, des objectifs, des moyens et une évaluation.
LE SÉNÉGAL DOIT AUSSI PROFITER DE VIEIRA POUR STRUCTURER SON FOOTBALL
C’est peut-être ici que se trouve l’une des plus grandes opportunités.
Patrick Vieira ne doit évidemment pas être transformé en Directeur Technique National.
Les responsabilités doivent rester clairement séparées.
Mais son expérience internationale pourrait, dans le respect de ses responsabilités contractuelles et techniques, contribuer à enrichir la réflexion sur :
• la formation ;
• la préparation des jeunes ;
• la professionnalisation des entraîneurs ;
• le développement du football d’élite ;
• les passerelles entre les sélections ;
• l’amélioration des méthodes de travail ;
• la culture de la haute performance.
Il serait dommage que le Sénégal ne profite pas de cette expérience internationale pour enrichir son écosystème technique.
L’objectif ne serait pas de lui demander de tout faire.
Il s’agirait plutôt de faire circuler les savoirs, les méthodes et les standards de haut niveau dans l’ensemble du système.
MON REGARD SUR LE CHOIX DE LA FSF
Je ne suis donc ni dans l’euphorie ni dans le scepticisme.
Je considère que Patrick Vieira est un choix défendable et potentiellement pertinent.
Mais je considère également que le véritable jugement ne doit pas être porté aujourd’hui sur le seul nom du sélectionneur.
Il devra être porté demain sur la capacité de notre système sportif à créer les conditions de sa réussite.
Car nous avons parfois cette tendance, dans le football africain, à croire qu’un changement d’entraîneur peut résoudre des problèmes qui sont en réalité organisationnels.
Un entraîneur ne peut pas, à lui seul :
• réformer la formation ;
• organiser la préparation de toutes les sélections ;
• résoudre les difficultés structurelles des clubs ;
• assurer seul la détection ;
• financer la performance ;
• gérer seul les relations institutionnelles ;
• construire seul une politique technique nationale.
Il faut un système.
ET C’EST LÀ QUE SE JOUE LE VRAI DÉFI DU FOOTBALL SÉNÉGALAIS
Le Sénégal possède aujourd’hui quelque chose que beaucoup de pays africains recherchent :
des joueurs de talent, une culture du haut niveau, une expérience internationale, des infrastructures qui progressent et une réelle ambition sportive.
Mais pour transformer ces atouts en performance durable, il faut passer d’une logique de succès ponctuels à une véritable culture institutionnelle de la haute performance.
Cela suppose notamment de :
• professionnaliser davantage le management des sélections nationales ;
• clarifier les responsabilités ;
• renforcer la DTN ;
• structurer les relations entre clubs et équipes nationales ;
• développer la donnée et l’analyse de la performance ;
• améliorer la préparation scientifique et médicale ;
• renforcer la formation des entraîneurs ;
• assurer une véritable continuité technique ;
• développer une culture commune de la performance.
Le défi n’est donc pas seulement de disposer de bons joueurs et d’un bon sélectionneur.
Le défi est de construire un système capable de transformer durablement le talent en performance.
MA CONVICTION
Patrick Vieira peut être le bon entraîneur au bon moment, à condition que le Sénégal ne lui demande pas de faire seul ce que seul un système de performance peut accomplir.
Le choix de Patrick Vieira doit donc être le début d’un nouveau cycle et non la fin de la réflexion.
La Fédération Sénégalaise de Football vient de prendre une décision importante.
Il lui reste maintenant à construire l’environnement qui permettra à cette décision de produire les résultats attendus.
C’est là que se situe, à mon sens, le véritable enjeu.
Car, dans le sport de haut niveau :
«« Un grand entraîneur peut faire gagner une compétition ; un grand système peut installer une nation dans la durée. »»
Le Sénégal doit désormais chercher les deux.
Si nous voulons réellement préparer les échéances de 2027 et, surtout, construire le football de la décennie 2030, nous devons avoir le courage de regarder au-delà du banc de touche.
Le prochain grand chantier du football sénégalais n’est peut-être donc pas seulement de trouver le bon sélectionneur.
C’est de construire autour de lui le bon système.
C’est à cette condition que Patrick Vieira pourra devenir davantage qu’un champion du monde venu entraîner les Lions.
Il pourra devenir le catalyseur d’un nouveau projet de performance pour le football sénégalais.
Et c’est peut-être là, finalement, que se trouve la véritable ambition : ne pas seulement préparer une équipe capable de gagner une compétition, mais construire un football national capable de gagner dans la durée.
Souleymane Boun Daouda DIOP
Directeur Général du Cabinet Conseil SERISE-SARL
Expert en gouvernance et management des organisations sportives
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