Il y a des performances que l’on applaudit.
Il y en a d’autres qui doivent nous interpeller.
La victoire de Saly Sarr au plus haut niveau international appartient incontestablement à la deuxième catégorie.
Elle mérite nos félicitations, notre admiration et notre reconnaissance. Mais elle mérite surtout que nous nous posions, collectivement, une question essentielle :
Et si le Sénégal décidait enfin de préparer méthodiquement sa prochaine médaille olympique ?
Cette question n’est ni prématurée ni excessive.
Elle est devenue nécessaire.
DE SÉOUL 1988 À LOS ANGELES 2028 : TRENTE-HUIT ANNÉES D’ATTENTE
L’histoire olympique du Sénégal est paradoxale.
Notre pays participe aux Jeux Olympiques depuis 1964. Pourtant, notre palmarès ne compte à ce jour qu’une seule médaille olympique : la médaille d’argent remportée par El Hadji Amadou Dia Bâ au 400 mètres haies à Séoul en 1988.
TRENTE-HUIT ANS.
Trente-huit années depuis cet exploit historique.
Trente-huit années durant lesquelles des générations de sportifs sénégalais ont participé aux Jeux, avec courage, talent et abnégation.
Et toujours cette même médaille d’argent qui demeure notre référence olympique.
Il ne s’agit évidemment pas de dévaloriser les performances de tous ceux qui ont représenté notre pays.
Il s’agit simplement de reconnaître une réalité : notre système sportif n’a pas encore réussi à transformer régulièrement ses talents en performances olympiques.
AUJOURD’HUI, UNE OPPORTUNITÉ EXCEPTIONNELLE SE PRÉSENTE.
Elle s’appelle Saly Sarr.
Ne nous trompons pas de débat
Lorsque Saly Sarr remporte une grande compétition internationale, la première réaction est naturellement de se réjouir.
Mais la véritable question commence après les applaudissements.
Que faisons-nous maintenant ?
Allons-nous simplement saluer son exploit, lui remettre éventuellement une récompense, publier quelques communiqués et attendre sa prochaine compétition ?
Ou allons-nous considérer que son parcours constitue une opportunité stratégique pour le Sénégal ?
Car Saly Sarr n’est plus simplement une jeune athlète prometteuse.
Son record national porté à 15,08 m et ses performances internationales récentes montrent qu’elle évolue désormais dans le cercle très restreint des meilleures triple-sauteuses mondiales.
À ce niveau, le talent ne suffit plus.
Le détail fait la différence.
La qualité de l’entraînement.
La programmation des compétitions.
La récupération.
La nutrition.
La préparation mentale.
Le suivi médical.
La biomécanique.
Les stages.
Les déplacements.
L’accès aux meilleures installations.
La disponibilité du staff.
La stabilité financière.
Et surtout, la capacité à préparer un objectif plusieurs années à l’avance.
Il faut maintenant passer du soutien moral au soutien exceptionnel
L’audience accordée à Saly Sarr par le Chef de l’État a incontestablement une portée symbolique et institutionnelle forte.
Elle traduit une reconnaissance nationale.
Mais cette reconnaissance doit désormais se traduire par des actes.
Le soutien moral doit devenir un soutien opérationnel.
Si nous considérons réellement que Saly Sarr représente une chance exceptionnelle pour le rayonnement Ninternational du Sénégal, alors nous devons lui permettre de se consacrer pleinement à son métier d’athlète.
Il ne s’agit pas de lui faire un privilège.
Il s’agit de sécuriser un investissement national dans une ambition sportive nationale.
Pourquoi ne pas créer un “Projet Saly Sarr – Los Angeles 2028” avec la Fédération Sénégalaise d’Athlétisme?
Je formule ici une proposition simple.
Mettre en place, dès maintenant, un Projet national de préparation olympique Saly Sarr – Los Angeles 2028.
Un projet contractualisé, financé, évalué et piloté autour d’un objectif clair :
Donner à l’athlète les meilleures conditions possibles pour conquérir une médaille olympique.
Ce projet devrait garantir :
Une programmation sportive internationale
Meetings internationaux, Diamond League, championnats d’Afrique, championnats du monde, stages de préparation et compétitions de référence doivent être intégrés dans une programmation cohérente jusqu’en 2028.
Il ne s’agit pas de courir partout.
Il s’agit de construire progressivement un pic de performance au moment où il faudra être au sommet : Los Angeles 2028.
Un encadrement scientifique de haut niveau
Une athlète de ce niveau doit pouvoir bénéficier, en fonction de ses besoins, d’un encadrement associant entraîneur, préparateur physique, médecin du sport, kinésithérapeute, nutritionniste, préparateur mental, spécialiste de la biomécanique et analyste de la performance.
La haute performance moderne est une science.
Une sécurité financière
Saly Sarr doit pouvoir se consacrer entièrement à sa carrière sans que les préoccupations matérielles viennent perturber sa préparation.
L’État, la Fédération, le CNOSS et les partenaires privés doivent pouvoir construire autour d’elle un dispositif financier exceptionnel, transparent et contractualisé.
Une facilitation des déplacements internationaux
Un athlète qui vise le podium olympique doit pouvoir voyager dans les meilleures conditions administratives possibles.
Le Sénégal gagnerait à étudier, dans le respect des textes en vigueur, les mécanismes permettant de faciliter ses déplacements officiels, ses visas et ses missions sportives internationales.
La question d’un passeport diplomatique, lorsque les conditions juridiques sont réunies, mérite également d’être examinée.
Il ne s’agit pas de créer un privilège de circonstance.
Il s’agit de supprimer autant que possible les obstacles administratifs qui pourraient entraver une préparation de très haut niveau.
MAIS ATTENTION : SALY SARR NE DOIT PAS DEVENIR L’ARBRE QUI CACHE LA FORÊT
C’est ici que le sujet devient véritablement une politique sportive
Si nous mettons exceptionnellement Saly Sarr dans les meilleures conditions, nous aurons fait quelque chose de positif.
Mais si nous ne tirons pas de son parcours les enseignements nécessaires pour l’ensemble du sport sénégalais, nous aurons manqué l’essentiel.
Saly Sarr doit être une exception aujourd’hui pour que demain le système devienne la règle.
Son parcours doit nous obliger à construire une véritable politique du sportif de haut niveau.
Il est temps de donner un véritable statut au sportif de haut niveau
Le Sénégal doit désormais franchir une étape supplémentaire.
Nous devons définir clairement, par les textes réglementaires appropriés, ce qu’est un sportif sénégalais de haut niveau.
Qui peut bénéficier de ce statut ?
Selon quels critères ?
Quels sont ses droits ?
Quelles sont ses obligations ?
Quelle protection sociale ?
Quelle couverture médicale ?
Quelle prise en charge des stages et compétitions ?
Quels mécanismes de financement ?
Quelles facilités administratives ?
Quels dispositifs pour concilier sport et études ?
Quelles garanties pour la formation professionnelle ?
Quelle politique de reconversion après la carrière ?
Quelles responsabilités pour l’État ?
Quelles responsabilités pour les fédérations ?
Quelle place pour les collectivités territoriales et les partenaires privés ?
Toutes ces questions méritent des réponses précises.
Le sport de haut niveau ne peut plus être géré au coup par coup
Nous devons sortir d’une logique devenue trop familière :
un grand rendez-vous approche → on cherche les moyens → on constitue une délégation → on participe → on attend le résultat.
La haute performance exige une autre logique :
identifier → sélectionner → programmer → financer → préparer → évaluer → ajuster → performer.
Cela suppose des objectifs à moyen et long terme.
Cela suppose des contrats de performance.
Cela suppose des budgets sécurisés.
Cela suppose une gouvernance claire.
Cela suppose enfin une véritable culture de l’évaluation.
Le Code du Sport doit être suivi de textes d’application ambitieux
La réforme du cadre sportif sénégalais ouvre justement une fenêtre d’opportunité.
Il faut maintenant que les textes d’application donnent une traduction concrète à l’ambition affichée en matière de sport de haut niveau.
Il serait particulièrement pertinent de disposer d’un dispositif réglementaire consacré au statut du sportif de haut niveau, mais également d’un cadre définissant les conditions de mise en œuvre d’une véritable politique nationale de haute performance.
Le Sénégal ne doit pas seulement avoir des textes qui reconnaissent le sport de haut niveau.
Il doit avoir des textes qui permettent de le financer, de l’organiser, de l’accompagner et de l’évaluer.
Pourquoi ne pas faire de Saly Sarr le premier laboratoire de cette nouvelle politique ?
L’idée mérite d’être posée.
Un contrat de performance 2026-2028 pourrait être établi entre les différentes parties prenantes.
Avec :
un objectif : Los Angeles 2028 ;
une durée : deux années de préparation structurée ;
un programme sportif : compétitions et stages ciblés ;
un dispositif médical et scientifique : permanent et adapté ;
un budget : sécurisé et pluriannuel ;
des indicateurs : précis et mesurables ;
un comité de suivi : restreint et compétent ;
une évaluation : régulière et indépendante.
Ce serait une première expérience.
Mais surtout, ce serait un modèle reproductible.
Il faut aussi mobiliser le secteur privé
Le financement du sport de haut niveau ne peut pas reposer exclusivement sur l’État.
Le secteur privé sénégalais doit être davantage associé à la construction de la performance.
Pourquoi ne pas proposer aux entreprises un véritable mécénat de haute performance ?
Pourquoi ne pas permettre à certaines entreprises de devenir partenaires officiels de champions ou de projets olympiques ?
Pourquoi ne pas construire des mécanismes d’incitation qui rendent le soutien au sport de haut niveau plus attractif ?
Saly Sarr peut devenir une formidable ambassadrice du Sénégal.
Son image, son parcours, sa jeunesse, ses performances et son potentiel international constituent une valeur sportive, mais également une valeur économique et d’image pour notre pays.
La médaille ne se décrète pas. Les conditions de la médaille, oui.
Soyons réalistes.
Personne ne peut garantir à Saly Sarr une médaille à Los Angeles.
Le sport reste le sport.
La concurrence sera mondiale.
Les performances peuvent évoluer.
Une blessure peut survenir.
Un jour sans peut arriver.
Mais une chose peut être décidée :
le Sénégal peut décider de ne pas perdre une chance olympique faute de préparation.
C’est toute la différence.
DE DIA Bâ à2 SALY SARR : TRANSMETTRE UN HÉRITAGE
El Hadji Amadou Dia Bâ a offert au Sénégal une médaille olympique en 1988.
Son exploit appartient à notre patrimoine sportif national.
Aujourd’hui, une nouvelle génération peut reprendre le flambeau.
Saly Sarr n’a pas besoin qu’on lui demande de reproduire l’exploit de Dia Bâ.
Elle doit pouvoir écrire sa propre histoire.
Mais pour cela, notre pays doit écrire, lui aussi, une nouvelle page de sa politique sportive.
Une page où le champion n’est plus accompagné uniquement lorsqu’il gagne.
Une page où le talent est identifié avant qu’il ne soit trop tard.
Une page où l’accompagnement est planifié avant la compétition.
Une page où le sportif de haut niveau est considéré comme un acteur stratégique du rayonnement national.
2028 ne doit pas être une surprise. Elle doit être préparée.
Los Angeles est encore devant nous.
C’est précisément pour cela qu’il faut agir maintenant.
2026 doit être l’année de la structuration.
2027, l’année de la consolidation et de la confrontation au plus haut niveau.
2028, l’année de la conquête.
Et derrière Saly Sarr, c’est toute une génération de jeunes sportifs sénégalais que nous devons préparer.
UN CHOIX DE LA NATION
Au fond, la question n’est pas seulement :
« Combien faut-il donner à Saly Sarr ? »
La vraie question est :
« Combien sommes-nous prêts à investir pour donner au Sénégal une chance réelle de conquérir une nouvelle médaille olympique et, au-delà, pour bâtir enfin une politique durable du sport de haut niveau ? »
Cette question mérite d’être posée sans complexe.
Parce que le sport n’est pas une dépense lorsqu’il est pensé comme une politique publique.
Il est un investissement dans la jeunesse.
Un investissement dans l’excellence.
Un investissement dans le rayonnement international.
Un investissement dans la cohésion nationale.
Et parfois, une performance sportive exceptionnelle peut devenir le symbole d’une Nation qui croit en elle-même.
Alors, faisons un choix.
Ne demandons pas seulement à Saly Sarr de rêver plus grand.
Donnons-lui les moyens de rêver grand.
Ne lui demandons pas seulement de représenter le Sénégal.
Donnons-lui les moyens de le représenter au sommet.
Ne nous contentons pas d’espérer une médaille.
Organisons les conditions qui peuvent permettre de la conquérir.
Et surtout, ne faisons pas de Saly Sarr une exception isolée.
Faisons d’elle le déclencheur d’une nouvelle politique sénégalaise du sport de haut niveau.
Car après trente-huit années d’attente depuis la médaille d’argent d’Amadou Dia Bâ, le Sénégal a peut-être devant lui une occasion rare.
Laissons le talent faire son œuvre.
Mais donnons-lui enfin les moyens de son ambition.
Los Angeles 2028 est encore loin.
Mais pour une médaille olympique, deux ans ne sont pas une éternité.
Deux ans, c’est maintenant.
Par Souleymane Boun Daouda DIOP
Expert en gouvernance et management des organisations sportives
Share this content:
